Amer M.

Création le 11 avril 2016 à La Loge, Paris

Amer M est un spectacle conçu à partir des documents retrouvés dans le portefeuille d’un inconnu. Il contenait un certain nombre de papiers qui retracent en plein et en creux l’histoire d’un Algérien Kabyle, un certain Amer M., né dans les années 30 et venu en 1954 travailler en région parisienne. Ces documents rendent compte de son histoire personnelle tout en l’entrelaçant avec celle du lien passionnel et conflictuel s’il en est, entre la France et l’Algérie.

« Je suis partie de l’histoire réelle : la rencontre d’une parisienne d’une trentaine d’années avec un «résident» Algérien Kabyle de plus de 80 ans, par l’intermédiaire d’un portefeuille égaré dans une boîte aux lettres.

J’ai tissé cette histoire avec celle de ses multiples vies possibles, en assumant que oui, c’est bien «moi» qui les rêve, avec tout ce dont je – et nous – sommes encombrés, tous les non-dits et les dénis qui traversent cette histoire. Ces « multiples vies possibles » se racontent au travers des traces réelles (les documents du portefeuille, les adresses, les lieux, les mots de Colette B., cette « pianiste à Radio France » qui lui écrit, les œuvres qu’on la sait avoir interprétés…), au travers des témoignages, des articles, des documents d’histoire ; et au travers des fictions que j’ai pu poser à partir de tout cela. La résolution du spectacle est la somme de toutes ces données ; et ce total, je le souhaite comme un pont, un dialogue ouvert, entre Amer M., moi, nous, et enfin les spectateurs, entre Amer M. et les collégiens, les lycéens, entre Amer M. et tous ceux qui ne le connaissent pas, tous ceux qui voudront alors continuer (ou commencer) à l’écouter. »

Joséphine Serre

Extraits de texte

(1) Policier 1 – Qu’est-ce que tu foutais hier soir sur le Pont de Neuilly, t’étais en balade ?
Amer M – …
Policier 1 – Le FLN. Ton chef de section. À la Folie, dans ton district, le chef de section. Son nom. Tu nous balances un nom et tu retournes dans tes poubelles avec trois brûlures de cigarettes, mais sans ça. Tu veux pas nous parler ? Tu cotises pour le FLN ? Putain, il se fout de notre gueule, le bicot.
Amer M – Makench aandna esslah.
Policier 1 – Quoi ? Qu’est-ce qu’il raconte putain. Tu parles toujours pas le Français, toi ? (à l’autre policier) Traduis, bordel.
Policier 2 – Il dit qu’ils avaient pas d’armes.
Policier 1 – Et les commissariats plastiqués ? Hein ? À qui tu donnes ton fric ? Et la manif, pourquoi t’y es allé à la manif ? C’est qui, ceux qui t’en ont parlé ?
Policier 2 – Il dit qu’on leur donne jamais de noms. Exprès. Exprès à cause de ça.
Policier 1 – Et leurs gueules ? Tu les as pas vues non plus ? Le FLN, le chef de section. À la Folie, dans ton district, le chef de section. Son nom. On change de méthode. (au policier 2) Va me chercher la bouteille. (à Amer M) Bois. T’arrête pas. Il est bon ? Tu pourrais remercier. Tu tiens l’alcool pour un bougnoule.
Amer M – J’ai rien à voir avec le FLN.
Policier 1 – Qu’est-ce que tu foutais hier soir sur le Pont de Neuilly ?
Amer M, au policier 2 – Ya l’harki, el kelb !
Policier 1 – Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
Policier 2 – Salaud de Harki.
Un temps.
Policier 1, à Amer M – Bois. Encore. Espèce de porc, tu m’en fous partout ! Tu veux jouer à ça mais tu vas pas gagner. Regarde bien maintenant.
D va chercher un papier près de B, puis revient vers Amer M.
Policier 1 – C’est ta carte d’identité, ça ? C’est bien toi, là, la tête de con là, c’est bien ta petite gueule d’Arabe ? Répond !
Amer M – Oui.
Policier 1 – Tiens. (Il jette une boîte d’allumettes.) Prends-en une. Grille-la. Vas-y. Voilà.
Le Policier 1 met la carte d’identité dans la flamme ; la carte d’identité brûle.

(2) Amer M – 1932 1954 1954 1962 1988 2001 2011 – Tout mon corps est traversé par l’Histoire. Je crois qu’il ne nous est pas donné de savoir ni de monter. C’est TRAVERSER qui nous est imparti. C’est vrai. Je ne me suis emparé de rien. Et alors, et après ? J’ai aimé. C’est beaucoup. Suffit-il de chanter ? Moi, non, je n’ai jamais pu, ni su, ni voulu me révolter. J’ai flotté, dans l’oubli, dans la disparition de moi-même : cela seul me semblait la possibilité de l’étreinte. L’unique possibilité de l’étreinte. Tous m’ont insulté pour cela. Comment ne m’a-t-on jamais tué, je n’ai jamais pu comprendre. Dites, maintenant. Allez-y. Écrivez. Pensez. Rêvez, si vous pouvez. Je suis cet être en partance, je l’ai toujours été. Si rien de tout cela n’était arrivé, il se peut aussi bien que j’aie passé une vie à disparaître.

Joséphine Serre, Amer M., Éditions Théâtrales, 2017

Extraits de presse

Une double enquête captivante qui nous transporte dans des mondes empreints de traces documentaires et de rêveries existentielles.

Manuel Piolat Soleymat, La Terrasse

Un beau travail qui rend compte d’une authentique recherche de la part de Joséphine Serre d’autant plus troublante qu’elle navigue dans les eaux de la mémoire personnelle et collective.

Jean-Pierre Han, Frictions

Des instants de grâces succèdent à un désordre administratif pointé d’humour. Joséphine Serre livre une déclaration d’amour à un destin emprunté et modifié mais pas volé. Elle fait renaître un inconnu dans lequel elle reconnaît ses failles et ses interrogations. Elle est d’ailleurs une comédienne vive et acidulée. Une amoureuse des mots. L’œil vif et concentré, elle porte cette histoire hasardeuse comme un signe immanquable du destin.

Savannah Macé, la Couleur des Planches

Dans cette pièce, kaléidoscope d’une grande sensibilité, Joséphine Serre ausculte par le prisme d’une destinée individuelle, une mémoire collective à vif.

Marie-Valentine Chaudon, La Croix

Enquête fragmentaire sur un Kabyle installé en France dans les années 1960, Amer M. sonde avec intelligence et poésie l’entre-deux rives.

Anaïs Héluin, Le Courrier de l’Atlas

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Texte & mise en scène

Joséphine Serre

Avec

Guillaume Compiano, Xavier Czapla, Camille Durand-Tovar, Joséphine Serre

Collaboration artistique

Pauline Ribat

Assistante à la mise en scène

Lou Chenivesse

Création vidéo

Véronique Caye

Création sonore

Frédéric Minière

Scénographie

Anne-Sophie Grac

Collaboration plastique

Lou Chenivesse

Costumes

Suzanne Veiga Gomes

Création lumières

Pauline Guyonnet

Administration & production

Héloïse Jouary & Alain Rauline, La Mécanique des rêves

Production

L’Instant Propice

Partenaires

La Chartreuse – CNES (Centre national des écritures du spectacle), Les éditions Théâtrales

Avec l’aide à la création de

La DRAC Ile-de-France et la Région Ile de France

Durée 1h40

© photos : Benjamin Porée, Tuong Vi Nguyen, Véronique Caye, Violaine Plagne