Colette B.
Création le 13 janvier 2022 au Théâtre de la Cité – CDN de Toulouse
Un jour, j’ai retrouvé dans ma boîte aux lettres le portefeuille d’un inconnu : les documents qu’il contenait retraçait la biographie d’un certain « Amer M. », propriétaire du portefeuille, né en 1932 en Kabylie et arrivé en France l’année du début de la guerre d’indépendance en 1954. Ces archives administratives racontaient un parcours de vie emblématique du lien franco-algérien. C’est sur cette base que j’ai écrit et créé, entre 2014 et 2016, « Amer M. », à la Loge puis au théâtre de Belleville. En 2020, je poursuis le travail commencé alors en plongeant dans l’écriture d’un second « volet ». Je me lance dans l’aventure de faire l’autre portrait, celui de la seule autre personne dont il soit question dans les documents de ce portefeuille, je veux écrire l’autre destin, féminin, à partir de trois lettres manuscrites gardées par Amer M. dans son portefeuille et qui lui venaient d’une femme, pianiste à Radio France : Colette B.
La création de Colette B. s’est faite, avec la re-création d’Amer M., sous forme d’un diptyque.
Je disposais de dizaines de documents concernant Amer M. Je n’ai pour m’aiguiller, que trois documents concernant Colette B. Chez Amer M., tous les documents ont trait au concret de sa vie : administration, logement, santé, finances, retraite, banque. Chez Colette B. au contraire, les trois seuls documents qu’il nous reste présentent une autre facette de la vie : secrète, intime, personnelle. L’écriture est de sa main. Elle parle d’elle, directement. On sait beaucoup du parcours biographique d’Amer M. On en sait très peu de celui de Colette B. On ne sait rien des sentiments, de l’affect, ni de l’intimité d’Amer M. Mais on a une porte d’entrée, par effraction, fulgurante, sur ceux (les sentiments) de Colette B. On peut tout imaginer du parcours de Colette, puisque nous ne savons rien d’elle, mais avec ce point fixe : son affection avérée, à un moment donné de sa vie, pour Amer M. En revanche, on peut se représenter plus facilement les vies d’Amer M., puisqu’il y a de nombreux éléments qui nous renseignent, avec ce point même point fixe : sa rencontre, à un moment donné de sa vie, avec Colette B. On ne sait strictement rien de Colette B., sauf qu’elle est pianiste et qu’elle tient à Amer M. On sait beaucoup de choses d’Amer M., sauf ce qu’il ressent vraiment pour Colette B.
Joséphine Serre
Extrait du texte
Colette B. – Je jouais, moi. C’est tout ce que j’ai toujours demandé ; jouer pour l’invisible. Pourquoi est-ce que je t’ai rencontré ? il y avait en toi la petite pointe d’espoir de l’écume, et la joie du bateau tant que la rive n’approche pas. Ah mais les visages réels des gens réels qui la peuplent et la rumeur quand on s’en approche, Rentrez chez vous, les pied-noir ! Je me rappelle des banderoles. Les gens couraient, ils traînaient leurs malles et leurs cages à poules, et moi je jouais ; un homme par sa fenêtre me regardait de ses yeux noirs – je ne voulais pas partir et les grenades, j’aurais pu les lancer. J’aurais dû. Les soldats nous ont bien expliqué. Dégoupiller ici, faire un quart de tour en dévissant, et tirer d’un coup sec. Ensuite on a 20 secondes et ça pète. Toujours je les ai gardées, on dirait même que je les ai dégoupillées ce jour-là de 62, et depuis 60 ans j’attends qu’elles pètent, 20 secondes qui ont duré 60 ans et maintenant, la dernière seconde avant l’explosion se dilate une dernière fois – Qu’est-ce qui nous est arrivé ?
Une explosion, est-ce que ça peut suffire pour raconter ce qui nous est arrivé ?
Si je les avais dégoupillées là-bas, ça n’aurait pas été sur les arabes, mais sur nous.
Quand on appelait Mohammed le premier venu, quand on nous apprenait à marcher derrière les arabes pour pas se prendre un coup de couteau dans le dos.
Si je les avais fait péter là-bas, ça aurait été sur la France. Mitterrand, Pétain, Papon, Peugeot-Renault-Citroën – moi je m’en foutais, qu’ils s’entretuent ces cons ! je me voûtais sur Chopin, mes deux grenades en poche, et j’aurais buté le premier qui serait passé, le premier de ceux-là, toujours les mêmes depuis 5 siècles, toujours bien habillés, parlant posément, insoupçonnables, « des gens bien » mais qui marchandisent tout, découpent l’air, l’eau, les gens, en petits tronçons pour en faire des produits et les convertir en indices boursiers, laissent crever entre deux rives ceux qui fuient les guerres qu’ils ont provoquées, font entrer toute transcendance dans du vocabulaire marketting, pensent le temps en bilan comptable, mettent dans des fichiers excel tous les mouvements de l’âme, se moquant du sentiment, ne regardant plus la vie, trop occupés à la rentabilité de toute chose, étouffant toute opposition sous le masque du « terrorisme », des « radicaux », comme on agitait en d’autres temps la figure du rouge, comme on agitait autrefois la figure de l’Arabe, du fellagha, assujettissant tout, bataillant, jouant des coudes, essoufflés par la course au monopole, épuisant la terre – mais tout ça avait déjà commencé bien avant : l’inquisition, l’évangélisation, le massacre des indiens c’est déjà ça, votre conquête de l’Algérie c’est déjà ça, mais oui ! c’est la même conception du monde, votre débarquement ici, votre guerre, sa violence, l’appropriation d’un peuple par une nation renégate des principes dont elle s’enorgueillit, et qu’elle sait si habilement convier quand ça l’arrange ! Liberté, égalité, fraternité, droits de l’homme ! C’est déjà ça ! L’Occident a tout colonisé : l’espace et le temps. Et avec quelle béance, quel vide, on se suicide ! On s’étonne que nos gosses partent faire le djihad ? La honte ! J’ai honte ! La Rhachouma ! On a honte ! Qu’est-ce qu’il nous reste contre vous ? Avec quelle violence est-ce qu’on peut encore répondre à la puissance, à la toute-puissance de la vôtre ?
Joséphine Serre, Colette B., Éditions Théâtrales, 2022
Extraits de presse
Une double enquête captivante qui nous transporte dans des mondes empreints de traces documentaires et de rêveries existentielles. […] Il faut voir ces deux spectacles. Pas seulement l’un ou l’autre. Il faut voir les deux, (…) car le travail de Joséphine Serre ne peut, véritablement, apparaître dans toute sa dimension qu’à la lumière de ces deux propositions en miroir qui dialoguent par le biais de voies théâtrales diverses et complémentaires. Amer M. et Colette B. participent à un même théâtre (…) – kaléidoscopique, fait de trous et de suspensions – qui investit tout à la fois les champs de l’intime, du poétique et du politique. Il le fait formidablement, à travers une sincérité et une force de conviction qui touchent au cœur.
Manuel Piolat Soleymat, La Terrasse
L’humour (déjà foutraque dans Data Mossoul) est ce qui permet de faire passer le tragique. Joséphine Serre trouve le juste dosage ; l’humour autorise aussi des flambées de vibrante colère politique. Poilade, élégie, brûlot, tragédie et même… pastiche de théâtre sartrien – Joséphine Serre aboute des tons et des matériaux hétéroclites, avec un culot qui rappelle celui de sa complice Elsa Granat (qui jouait dans Data Mossoul) dans son King Lear Syndrom. Il y a chez Joséphine Serre, malgré ses coups de poing et ses coups de gueule, une délicatesse (…) et comme le fond n’est jamais loin de la forme, quand les passions s’apaisent un peu, on entend de la douceur et de la douleur mêlées, une fatigue. « On a passé une vie pour rien ». « Il se peut que j’aie passé toute une vie à disparaître ». Tchekhov ? Non, Amer.
JB Corteggiani, Délibéré
Un beau travail qui rend compte d’une authentique recherche de la part de Joséphine Serre d’autant plus troublante qu’elle navigue dans les eaux de la mémoire personnelle et collective.
Jean-Pierre Han, Frictions






Texte & mise en scène
Joséphine Serre
Avec
Guillaume Compiano, Xavier Czapla, Camille Durand-Tovar, France Pennetier, Joséphine Serre
Dramaturgie et assistanat
Zacharie Lorent
Création vidéo
Véronique Caye
Création sonore
Frédéric Minière
Création lumières
Pauline Guyonnet
Scénographie
Anne-Sophie Grac
Collaboration plastique
Lou Chenivesse
Création costumes
Suzanne Veiga Gomes assistée de Leslie Moquet
Responsable de confection
Elea Lemoine
Costumière
Isabelle Flosi
Régie générale
Frédéric Minière
Collaboration artistique lors de la création d’Amer M. en 2016
Pauline Ribat
Voix en arabe
Mounir Margoum et Déa Liane
Administration & production
Héloïse Jouary & Alain Rauline, La Mécanique des rêves
Production & diffusion
Jean-Luc Weinich pour le bureau Rustine
Production
L’Instant Propice
Coproduction
La Colline – théâtre national • ThéâtredelaCité – CDN de Toulouse • Théâtre Jean Vilar – Vitry-sur-Seine • Laboratoire Victor Vérité
Avec l’aide à la création de
la DRAC Île-de-France, la Région Île-de-France, la SPEDIDAM, La Chartreuse – Centre national des écritures du spectacle et les Plateaux Sauvages
Colette B. est publié aux éditions Théâtrales, éditeur et agent de Joséphine Serre.
Durée 1h30
© photos : Tuong Vi Nguyen, Véronique Caye, L’Estive