Data, Mossoul
Création le 18 septembre 2019 au Théâtre de la Colline, Paris
À la façon d’un kaléidoscope, Data, Mossoul met en scène une ingénieure du web privée d’une partie de sa mémoire, un bibliothécaire collectant les écrits d’anonymes, une archéologue à Mossoul sauvant des tablettes d’argile millénaires des destructions de Daesh et le roi-scribe assyrien Assurbanipal. Évoluant dans ces strates de géographies, d’époques et de civilisations, ces quatre personnages sont liés par la notion de conservation des récits et de transmission de l’Histoire. Avec, en filigrane, la figure de Gilgamesh, roi mythique sumérien dévoré par le désir de trouver l’immortalité et héros du premier récit de l’histoire de l’humanité.
Data, Mossoul interroge la puissance de l’écriture dans son rapport à l’intime, mais aussi à la mémoire, aux civilisations, au temps, à l’autre, à la vie, à la mort et à l’absence. La confusion entre informations et vérité, la prolifération des images, le cheminement vers ce qu’on pourrait appeler une privatisation de la mémoire sont autant de thèmes brûlants que Joséphine Serre explore dans les méandres de ce voyage sur l’écriture, ou la réécriture de l’Histoire.
Data, Mossoul est un questionnement sur la puissance de l’écriture, sur ses lieux communs avec le sacré, avec la quête d’une survivance ou d’une «immortalité» : l’écriture comme un rapport intime, mais aussi civilisationnel, au temps, à la mémoire, à la projection, à l’Autre, à la vie, à la mort, à l’absence.
Écrire semble une tentative humaine parmi les plus anciennes de lutte contre les effacements et les disparitions inéluctables imposés par le temps.
On écrit pour le hasard du premier venu qui nous lira. Un seul suffit. On lui parle, il écoute.
Nous nous éprouvons humains à travers l’autre et à travers la géographie comme à travers les temps.
Et l’oubli, le silence sont vaincus.
Je souhaite «tresser» entre eux les quatre univers parallèles décrits plus hauts – et les leit-motiv obsessionnels de chacun de leurs protagonistes – pour construire un tout qui explore la question des traces et des résurgences, un ensemble qui questionne le pouvoir de la parole et de l’écrit, les liens entre mondes passés et présents, le dialogue entre les vivants et les morts ; le tout traversé, en filigrane, par la quête humaine, espérante et désespérée, de l’immortalité.
Joséphine Serre
Extraits de texte
(1) Phil – Mais y en a un, de tri ! On te demande de faire un programme pour les pages estampillées fake-news et pour celles tombées en obsolescence ! Pas toutes les pages : juste celles qui sont des fake ou qui ne sont plus consultées !
Mila – Sans document – pas d’Histoire. Avant l’Histoire c’est quoi ?
Phil – La préhistoire ?
Mila – C’est ça. Notre Histoire à nous, en occident, elle commence parce que nos ancêtres inventent l’écriture. Et avec elle le document. C’est-à-dire les archives, les dates, les récits. À partir de là, les historiens peuvent travailler. Si on supprime des documents seulement parce que les gens ont cessé de cliquer dessus, et qu’ils ont cessé de cliquer dessus parce qu’on a décidé, parce que nos algorithmes ont décidé, de ne plus les leur proposer, alors c’est la politique du chiffre qui réécrira notre histoire.
Phil – C’est vraiment ringard ce raisonnement. Tes historiens, ils auront le temps de fouiller les milliers de zettaoctets qu’ils auront entre les mains ?
(2) Le jardinier – Les plantes se transmettent leur code génétique par le vent, les abeilles, ou par les fruits qui pourrissent quand ils tombent. Pour les fougères à nos pieds, ça dure depuis l’ère carbonifère. Maintenant, ajoutés à leur séquence d’ADN, il y a toutes les recherches en astrophysique depuis 4 siècles. Dans les tulipes que tu vois là-bas : toute la peinture hollandaise. Dans les pensées, l’histoire de la Pologne. De ce côté, dans les bambous, des milliers de profils de dissidents chinois, et dans les orangers – toutes les archives effacées sur le dérèglement climatique.
Mila Shegg – Et là, dans les chardons ?
Le jardinier – Le 20ème siècle.
Mila Shegg – Et, l’histoire de l’Irak et des guerres qui ont eu lieu là-bas, vous avez ça ?
Le jardinier – Dans les pavots.
Moi, tu vois, je ne sais rien. Juste me promener sur les bordures et les lisières. Mon père était jardinier pour un petit château, je l’accompagnais et – j’arpentais les rebords. Tous les matins, il s’asseyait sous un frêne et un noyer qui emmêlaient leurs branches et – il disait attendre des réponses. Dans un autre endroit au contraire, les branches se frôlaient à peine. On remarquait entre elles des chemins de ciel. Il appelait ça « la timidité des arbres ». Et à cet endroit-là (il disait) lui venaient les questions.
Quand je le voyais travailler, je savais que je ne remarquerais que bien plus tard la trace qu’il inscrivait maintenant dans les plantes. Il était un ami et, comme tout ami, il agissait sur elles sans signature. Aujourd’hui, des arbres de 30 mètres sont là. Il n’est plus là pour les voir, mais son geste se poursuit là-bas. Mon père s’est inscrit dans un temps plus long, le temps des saisons, des cycles des astres. Moi c’est pareil, j’agis – et rien maintenant ne se produit. Le résultat est différé. Il s’est passé quelque chose – par moi mais sans moi. (Un temps.)
Il faudra parler au jardin. Tu pourras t’en charger ? C’est toujours un moment difficile. Annoncer au jardin la mort du jardinier.
Extraits de presse
Dans ce futur dystopique où les centres data sont devenus les bibliothèques de la mémoire du monde, les géants du Web instrumentalisent l’Histoire en effaçant tout simplement le passé. (…) Sur le plateau les époques se confondent en un enchevêtrement de fenêtres pop-up. (…) Mêlant héros mythique et État islamique, Joséphine Serre signe une dystopie emballante.
Isabelle Martella, Libération
(…) Tout aussi réussies, ces scènes d’un terrifiant monde futur dans un hôtel servant de refuge aux « excommuniés du web ». Mis au banc de la société pour leurs infractions numériques – rédiger ou consulter des articles sur l’urgence écologique en est une – ces « sans connexion fixe » incarnent l’idée d’un occident qui, obsédé par son désir d’avancer, cheminerait divisé, et aveugle.
Jeanne Ferney, La Croix
C’est dans la petite salle de la Colline que se joue actuellement un grand spectacle, long dans sa durée et déflagratoire dans sa portée. « Data, Mossoul » brasse les sources et les époques, agrège des enjeux et des sujets d’une actualité fracassante, et force l’admiration par l’ampleur épique et fictionnelle qu’il déploie autant que par son ancrage dans l’Histoire et le réel.
Marie Plantin, Le Pariscope
Partant d’un travail de théâtre documentaire, Joséphine Serre y insuffle une écriture romanesque et baroque. Coexistent alors sur le plateau, grâce à une mise en scène et une scénographie toujours inventive, les différents espaces et temps, entre futur proche et passé antique à l’image du récit de la déchéance de l’empire assyrien qui vient faire écho à ces troubles contemporains.
Transfuge
Avec Data, Mossoul, Joséphine Serre signe une réflexion maîtrisée sur les méandres de la mémoire à l’heure des data centers et du transhumanisme. À bien des égards, la création de l’auteure et metteure-en-scène est une pièce ambitieuse et brillante.
Aïnhoa Jean-Calmettes, Mouvement






Texte & mise en scène
Joséphine Serre
Avec
Guillaume Compiano, Camille Durand-Tovar, Elsa Granat, Estelle Meyer, Edith Proust, Aurélien Rondeau & Joséphine Serre.
Collaboration artistique
Pauline Ribat
Mise en scène de l’image, création vidéo
Véronique Caye
Création sonore
Frédéric Minière
Scénographie
Anne-Sophie Grac
Costumes
Suzanne Veiga-Gomes
Création lumières
Pauline Guyonnet
Assistant à la mise en scène
Pierre-Louis Laugérias
Administration
Alain Rauline
Diffusion
En votre compagnie – Olivier Talpaert
Production
L’Instant Propice
Coproduction
Théâtre National de la Colline • Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine • Laboratoire Victor Vérité
Partenaires
Les Plateaux Sauvages, Le Théâtre de la Bastille, La Chartreuse – CNES, Les éditions Théâtrales, la DRAC Ile-de-France, la SPEDIDAM, Région Île-de-France
Ce texte est lauréat de l’Aide à la création de textes dramatiques – ARTCENA
Durée 2h
© photos : Véronique Caye